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L’Egypte et la pénurie d’eau, un discours contradictoire. [Dossier] Fin de vie de Buisson (1896-1932) et discours (3/3) [Dossier] Buisson, le retour en France (2/3) [Dossier] Ferdinand Buisson de 1841 à 1869 (1/3) La pénurie mondiale d’eau : une propagande mondialiste

Fin de vie (1896-1932) et discours

1896 – 1932 

Cet architecte de la laïcité occupe la chaire de professeur de science de l’éducation à la Sorbonne entre 1896 et 1902 avant d’être élu à plusieurs reprises député radical.

Durant sa première mandature, il préside la commission parlementaire qui rédige le texte de la loi de séparation des Églises et de l’État.

Dreyfusard et militant pour le droit de vote des femmes, il préside la Ligue de l’enseignement entre 1902 et 1906 et contribue à la création à la fondation de la ligue des droits de l’homme en 1898, qu’il préside de 1913 à 1926.[ii]

Il dirige la rédaction du Dictionnaire de pédagogie une “cathédrale de l’école primaire”, une œuvre qui résume parfaitement le combat de Buisson : « L’instituteur à l’école, le curé à l’église, le maire à la mairie. »

Partisan de l’union sacrée et donc de la Première guerre mondiale, il reçoit, avec l’Allemand Ludwig Quidde, le prix Nobel de la paix 1927 pour sa contribution à la réconciliation entre la France et l’Allemagne.

Les discours

Buisson en 1927

 

Conférence sur l’enseignement intuitif, faite aux instituteurs délégués à l’Exposition universelle de 1878, le 31 août 1878

Messieurs, je ne puis qu’esquisser très rapidement la troisième partie de mon sujet. Ce n’est pas la moindre, mais c’est peut-être la plus facile. Je veux parler de l’intuition morale, et ne pouvant embrasser tout le sujet, je vous demande la permission d’en prendre seulement les deux points extrêmes : l’intuition morale s’appliquant à l’éducation morale et religieuse d’une part, à l’éducation sociale et civique de l’autre.

Là aussi, Messieurs, il y a matière à intuition ; là aussi il y a au fond de l’âme humaine des vérités qui sont simples et que nous demandons à l’instruction primaire de faire saisir aussi bien que les vérités de sens commun et les réalités sensibles.

« Il y a deux choses dont la majesté nous pénètre d’admiration et de respect, disait le philosophe Kant : c’est le ciel étoilé au-dessus de nos têtes, et la loi du devoir au fond de nos cœurs. »

Menez quelques-uns de vos élèves les plus âgés et les plus sérieux, menez-les à quelques pas de la dernière maison du village, à l’heure où s’éteignent les bruits du travail et de la vie, et faites-leur lever les yeux vers ce ciel étoilé. Ils ne l’ont jamais vu. Ils n’ont jamais été saisis de cette pensée des mondes innombrables, et de l’ordre éternel, et de l’éternel mouvement de l’univers. Éveillez-les à ces idées nouvelles, faites-leur apparaître ce spectacle de l’infini devant lequel se prosternaient les premiers pâtres de l’Asie et devant lequel tremblait comme eux le génie de Pascal.

Ouvrez-leur les yeux à ce ciel plein de mondes, qui revient tous les soirs nous rappeler ce que c’est que de nous, en nous mettant face à face avec le véritable univers. Cela aussi, Messieurs, c’est une leçon de choses. – Vous ne savez pas l’astronomie ? – Qu’importe ! Il ne s’agit pas de science, il s’agit de faire passer dans l’âme de ces enfants quelque chose de ce que vous sentez. Je ne sais quelles choses vous leur direz, mais je sais de quel ton vous leur parlerez, et c’est l’important ; je sais comment ils vous écouteront ; je sais que longtemps encore après que vous leur aurez parlé ils penseront à ce que vous leur aurez dit, et je sais aussi qu’à partir de ce jour-là, vous serez pour eux autre chose que le maître d’orthographe et de calcul.

Et quant à l’autre majesté dont parle le philosophe, quant à cette majesté du devoir et de la conscience, est-il besoin de vous dire avec quelle puissance d’intuition vous pouvez la leur faire saisir, contempler, admirer, adorer ? Est-il besoin de vous dire qu’à chaque heure de la classe, qu’en dehors de toutes les classes, et par votre parole et par votre exemple, il vous appartient de leur donner l’intuition de ce qu’il y a de plus noble dans la nature humaine ? Croyez-vous que cette partie de votre tâche soit secondaire ? Non, assurément. Peut-être craignez-vous au contraire qu’elle ne vous entraîne bien loin, qu’elle ne vous fasse sortir de votre rôle ! Pour moi, Messieurs, je ne le crains pas ; je n’admettrai jamais que l’instituteur sorte de sa sphère, quand il donne le meilleur de son âme soit à l’éducation du sens moral et religieux qui, comme tous les autres, a besoin d’être cultivé, soit à l’instruction civique, à l’éducation du citoyen. Je n’admettrai jamais qu’on lui dise que sa tâche est finie avec le dernier livre qu’il ferme et avec la dernière leçon qu’il fait réciter.

Sans doute, dès qu’on touche à ce domaine, la matière est délicate, les difficultés sont grandes, nombreuses : il y en a qui vous viennent du dehors, des circonstances, des relations, des préjugés, des méfiances, de divers obstacles ; ce sont celles qui m’inquiètent le moins pour vous ; celle qui me préoccupe surtout, c’est la difficulté d’être toujours sur ce terrain à la hauteur où vous voudriez être, de parler toujours dignement de ces grandes choses, de présenter à vos enfants une suffisante image de l’idéal moral et d’en entretenir le culte dans leur âme. Je dis l’idéal, rien de moins, et ce n’est pas trop pour l’instruction populaire. Si c’est un superflu, si c’est un luxe, c’est le plus nécessaire de tous, c’est le seul que la démocratie ne puisse se retrancher sans périr.

Mais il y a une règle que vous pouvez suivre pour éviter de vous égarer. Dans toutes les questions morales et sociales, tout ce qui est intuitif est de votre ressort et fait partie de l’éducation populaire ; le reste n’en est pas.

Dans ces régions délicates qui confinent à la religion et à la politique, dans ces grandes notions morales, fondement de l’éducation de l’homme et du citoyen, il y a deux parts à distinguer. L’une qui est aussi vieille que l’humanité, innée à tous les cœurs, ancrée dans toutes les consciences, inséparable de la nature humaine, et par là même claire et évidente à tout homme ; c’est le domaine de l’intuition. Il y en a une autre qui est le fruit de l’étude, de la réflexion, de la discussion, de la science ; elle contient des vérités non moins respectables sans doute, mais non aussi éclatantes, non aussi simples, non accessibles à toute intelligence. Celle-là Messieurs, cette partie sujette à la controverse et à la passion, et qui dans tous les cas exige des études spéciales longues et approfondies, elle n’appartient pas à l’enseignement populaire : n’y touchez pas.

Mais l’autre, elle vous appartient, et vos élèves la réclament. On prétend que ce sont là des questions réservées qu’il faut vous interdire. Répondez que ce ne sont plus des questions, mais des vérités capitales indispensables à tous nos enfants. Les croyances confessionnelles peuvent varier, comme les opinions politiques ; ce qui ne vacille pas, c’est l’intuition de l’infini et du divin, de la perfection morale, de la justice, du dévouement ; c’est l’intuition de cette autre grande chose qu’on n’a jamais pu définir et qu’on n’en aime pas moins pour cela : la patrie !

Ah ! qu’on ne nous parle pas d’interdire toutes ces choses sacrées à l’éducation du peuple. Qu’on ne vienne pas nous demander de faire de l’instituteur une machine à enseigner, un cœur neutre, un esprit fuyant et timoré, un être nul par état, qui craindrait de laisser surprendre une larme dans ses yeux lorsqu’il parle de sa foi religieuse, ou un tremblement d’émotion dans sa voix lorsqu’il parle de la patrie ou de la République.

  1. Duruy vous a dit en un temps : Formez des hommes ! Il y a, Messieurs, à cela une condition : soyez des hommes.

Maintenant, la mesure et la modération, la prudence, la circonspection la plus attentive à n’exercer aucune pression sur les enfants, c’est le premier de vos devoirs professionnels. Il vous est trop familier pour que j’aie besoin d’y insister ; mais que le souci de ce devoir n’aille pas jusqu’à vous faire perdre de vue une autre obligation plus essentielle que jamais dans une société et dans un temps comme le nôtre, celle d’empêcher que l’enseignement populaire ne se matérialise et ne s’abaisse. Ce n’est pas un droit pour vous, Messieurs, c’est un devoir d’éveiller à la lumière morale les yeux du cœur et de la conscience aussi bien que ceux de l’esprit, de ne laisser en dehors de votre enseignement aucune de ces suprêmes vérités d’intuition dont l’âme a besoin pour vivre. Y renoncer, ce serait laisser déshériter nos enfants !

Je sais bien qu’il y a des gens qui vous diront : « Il n’y a pas d’intuition morale, il n’y a pas de vérité fondamentale et comme dans l’ordre religieux, social, moral, politique. Nous sommes absolument divisés, nous sommes deux peuples, ennemis irréconciliables, ayant des traditions différentes dans le passé, des aspirations différentes dans l’avenir ; nous ne voulons pas que nos enfants soient élevés sur une sorte de terrain commun où ils désapprendraient nos haines et nos divisions. » Oui, malheureusement, il y a des esprits qui pensent ainsi ; mais il y en a d’autres, il y a une légion d’hommes en France qui passe sa vie à dire et à prouver le contraire, et cette légion c’est vous. C’est vous qui avez la mission d’être au milieu de nous les conciliateurs par excellence. Et comment ? En étant des hommes de juste milieu ? Non certes ; cette prudence effacée et banale ne vous donnerait ni crédit ni action ; ce qui vous permet de remplir avec autant de modestie que d’efficacité cette fonction sociale, c’est que vous êtes par profession non les hommes d’une secte ou d’un parti, mais exclusivement les hommes du pays.

Messieurs, c’est là ce qui vous élève et ce qui fait votre indépendance : vous ne vous mêlez pas aux luttes journalières ; vous ne prétendez pas à une influence, à un rôle, à des honneurs ! Non : aux autres le présent, à vous l’avenir ! Vous avez nos enfants, c’est la meilleure part de nous-mêmes. Si la France aujourd’hui est profondément divisée, grâce à vous la France de demain le sera moins ; et dans cette œuvre de rapprochement tous les bons Français vous soutiennent.

Si l’un vient vous dire : « Mais, prenez garde ! En tenant aux enfants un langage moral et religieux, vous allez déplaire à monsieur un tel, qui est athée, à ce qu’on assure » ; – si un autre vous dit au contraire : « Prenez garde ! en parlant à ces enfants de liberté, d’égalité, des principes de 89 ou de cette nuit mémorable où les plus nobles des Français ont déchiré de leurs mains tous leurs privilèges, vous allez déplaire à tel clérical acharné », vous leur répondrez : Non, je ne crains rien, parce que je ne dirai rien à ces enfants qui ne soit écrit de la main même de la nature au fond de leur cœur, je ne crains rien parce que je ne sers personne. Ni ce radical athée, ni ce clérical réactionnaire ne sont les monstres que vous vous figurez. L’un et l’autre aime ses enfants, et me saura gré des efforts que je fais non pour les soustraire à l’influence paternelle, non pour leur imposer mes opinions particulières, mais pour leur donner un premier fonds d’idées généreuses et de bons sentiments, pour leur faire, à l’aide des seules vérités que l’intuition met à leur portée, une âme noble, pure, droite, éprise du beau et du bien, capable d’aimer Dieu, l’honneur et la patrie.

Eh ? Messieurs, qui sommes-nous donc, pour qui nous prenons-nous les uns les autres, de prétendre que cela même ne nous est plus possible, qu’il n’y a plus de terrain commun entre nous, entre nos enfants ! Instituteurs français, prouvez-leur qu’il y en a un malgré tout. C’est à vous d’en prendre possession, si vous voulez être les éducateurs de notre jeunesse, et par là, de notre société. Ici, soyez fermes ; ici, défendez, non votre droit, mais le droit des jeunes générations ; préparez-nous, préparez-leur un avenir de paix et de progrès : rapprocher les enfants, c’est presque réconcilier les pères, et c’est ce que la France vous demande.

 Je conclus, Messieurs, par où j’ai commencé. Le domaine de l’instruction primaire embrasse tout ce qui est intuitif ; il va au-delà sur certains points, mais il ne peut rester en deçà. Permettez-moi de revendiquer pour l’enseignement du peuple, cette parole du poète latin que ces voûtes ont maintes fois entendues : « Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m’est étranger. » On a souvent appliqué cette maxime au grand enseignement universitaire : je l’applique à l’enseignement primaire ; lui aussi doit développer l’homme tout entier. Il n’a pas à sa disposition les longues années et la précieuse discipline des études classiques, mais il a du moins, et cela peut suffire, les instincts que la nature donne à tout homme, la lumière du bon sens, les forces natives et spontanées du cœur et de l’intelligence, enfin cette vive intuition du vrai, du beau et du bien dans tous les ordres qui est, entre nous tous, le titre de parenté le plus indéniable.

Si l’instruction primaire sait faire usage de ces ressorts naturels et puissants ; si elle est une éducation, et non pas seulement un apprentissage : si, prenant chacune de nos facultés intellectuelles et morales, elle nous les rend toutes meilleures, plus droites et plus fortes, il n’y a plus entre l’instruction populaire et l’instruction classique différence de nature, mais seulement différence de degré. L’une s’arrête plus tôt que l’autre, mais toutes deux marchent dans la même voie, toutes deux font des hommes. C’est par là Messieurs, que même nos humbles études primaires se rattachent à l’Université ; c’est par là qu’elles en recueillent les vieilles et précieuses traditions. Sachez vous les approprier, soyez-en les dignes héritiers, et ce que Bossuet et Fénelon croyaient à peine possible pour l’éducation d’un prince, faites-le pour l’éducation d’un peuple.

J’ai fini, Messieurs. Il ne m’appartient pas de clore cette série de réunions, M. le Ministre le fera. Mais j’ai un devoir à remplir, j’ai à vous remercier en mon nom et au nom de tous ceux qui ont parlé ici avant moi. Nous avons été tous également frappés et reconnaissants de l’attention soutenue et de la bienveillance avec lesquelles vous nous avez suivis. Nous aussi, nous aurions voulu vous entendre ; autant, plus que vous peut-être, nous eussions souhaité qu’il fût possible d’organiser, au lieu de ces conférences un complet et régulier échange d’idées entre nous tous. Mais il faut du temps pour arriver à une telle organisation ; des instituteurs expérimentés comme vous le comprennent mieux que personne. Les congrès pédagogiques sérieux ne s’improvisent pas, et M. le Ministre vous a indiqué le meilleur moyen de les préparer en recommandant à votre zèle les conférences pédagogiques cantonales et régionales. Espérons qu’un avenir prochain montrera tout ce qui peut en sortir.

Je vous demande pardon d’avoir été si long et tout ensemble si incomplet. Je n’ai voulu, au fond, que vous recommander une chose bien simple et sur laquelle nous devons être d’accord. Dans tout votre enseignement, à toute heure, et jusque dans les heures de défaillance, dont on ne peut pas toujours se défendre, ayez foi dans la nature humaine, ayez foi dans l’enfant, dans ses facultés, dans son bon vouloir, dans tous ses bons instincts que vous avez à développer ; et puis ayez foi dans cette forme particulière de la nature humaine, qui s’appelle le caractère et l’esprit français. Respectueux pour le passé, reconnaissant pour la longue suite d’ancêtres qui nous ont frayé la voie, curieux de ce qui se dit et de ce qui se fait de bon autour de nous, soyons avant tout et résolument les hommes de notre temps et de notre pays : et quant à l’avenir, je n’ai qu’un mot à en dire : Confiance, Messieurs, oui, confiance dans les destinées de notre patrie, parce que c’est la France, et de notre gouvernement, parce que c’est la République.